« Réponses aux menaces sur le domaine maritime français, le 2ème au monde »

Le 18 avril dernier nous avons abordé le thème :

« Réponses aux menaces sur le domaine maritime français, le 2ème au monde »

Notre invité a été  Francis BAUDU membre de l’Académie de Marine .

Francis Baudu présentera l’important domaine maritime français, le 2ème au monde. Quelles sont les menaces qui pèsent sur lui ? Quels sont les enjeux ? Après avoir analysé la fragilité et la vulnérabilité de ce domaine, l’orateur proposera quelques remèdes pour contenir les menaces.

Le 2ème domaine maritime mondial, celui de la France : pour combien de temps ?

De quoi parlons-nous ?

La convention de Montego Bay, de 1982 sur le droit de la mer accorda aux nations signataires une zône dite Economique Exclusive de 200 milles nautiques au-delà de leurs côtes. L’état côtier y exerce sa souveraineté sur la

Pêche, la construction d’ ouvrages, et l’exploitation du sol et du sous-sol, mais la navigation y est libre pour tous, y compris pour des exercices militaires.

Nous parlons donc d’un territoire immense : 11 millions de km2, 20 fois la métropole ! Nous sommes sur les trois océans :

. Le territoire métropolitain, La Guyane, les Antilles, St Pierre et Miquelon pour l’Atlantique

. La Polynésie française, Wallis et Futuna, Clipperton, pour le Pacifique

. Crozet, Amsterdam, Kerguelen, Mayotte, les Iles Eparses (Europa, Bassas da India, Juan de Nova) dans le Canal de Mozambique, les Iles Glorieuses, La Réunion, Crozet, Mayotte, la Terre Adélie, pour l’Océan Indien.

. Le territoire métropolitain et la Corse pour la Méditerranée

Le lien historique

Source : Petit éloge de l’ outremer de François Garde

 

Antilles, Guyane, Réunion : Françaises depuis Louis XIII Kerguelen (bien avant la Corse !) : Louis XV

St Pierre et Miquelon (avant Avignon et Mulhouse !) : Louis XVI Terre Adélie : Louis-Philippe

Nouvelle-Calédonie (avant Nice et la Savoie !) : Napoléon III Wallis, Futuna, Clipperton : IIIème République

Polynésie française, St Paul et Amsterdam : 1843 Corse : 1768

5 siècles pour l’Atlantique, 4 pour l’Océan Indien, 2 pour le Pacifique.

La décolonisation nous a fait beaucoup perdre (Afrique du Nord, Indochine, Afrique de l’Ouest), comme les guerres napoléoniennes, mais nous avons regagné beaucoup à Montego Bay. Le programme Extraplac (revendications du plateau continental) vient récemment de nous faire gagner l’équivalent du territoire métropolitain. Un paradoxe : la décolonisation nous a fait perdre énormement en termes de  domaine maritime, mais les revendications des états nouvellement indépendants ont finalement abouti au concept de ZEE, et ont entraîné un substantiel retour de domaine maritime vers nous .

Les enjeux

Les Iles Eparses, dans le Canal de Mozambique, sont assises sur de gigantesques réservoirs de pétrole et de gaz. Il y a aussi les hydrates de méthane.

Les nodules polymétalliques abondent à Clipperton, Polynésie, Wallis et Futuna dans le Pacifique, et dans l’Océan Indien. Les terres rares.

Les ressources halieutiques abondent autour de Kerguelen, Crozet, Amsterdam.

La Guyane a un pas de tir proche de l’équateur : un avantage substantiel au plan de la vitesse initiale du lanceur.

Les Kerguelen sont idéalement placées pour une station de suivi de la fusée Ariane.

Les expéditions en Antarctique, outre leurs retombées sur la recherche scientifique, servent de laboratoire pour les vols spaciaux de longue durée.

En revanche, le poids diplomatique de ce domaine maritime : nul, selon Mr Attali à qui la question fut posée il y a quelques mois à l’Académie de Marine.

Ces territoires peuvent servir au prépositionnement de forces, un peu partout sur la planète.

La situation

Il n’y a qu’à St Pierre et Miquelon, Wallis et Futuna et Mayotte, que nul ne souhaite rompre le lien avec la France

Les indépendantistes, surtout en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie, représentent depuis les années 80 plus de 30 % de l’ électorat et contestent le lien avec la France. Cette tendance est moindre aux Antilles et à La Réunion, mais elle existe.

Seule, des trois Guyanes, la française est restée liée à un pays européen.

Au plan du nombre de locuteurs de la langue française, nos DOM-TOM représentent peu devant la croissance démographique des pays d’Afrique francophone.

L’ environnement géographique de ces iles est constitué d’anciennes colonies, souvent anglaises, devenues indépendantes.

Le couple naturel des Mascareignes, Réunion et Maurice, a été rompu par les guerres napoléoniennes. Les Comores revendiquent Mayotte.

Madagascar revendique les Iles Eparses. Rappellons que la cour de La Haye a, dans le passé, condamné la France à les leur céder, et que celle-ci est passée outre. A rapprocher d’une récente condamnation de la Chine, également passée outre, en Mer de Chine.

L’île Maurice revendique Tromelin. Revendication corroborée par un récent accord de cogestion sans valeur puisque pas ratifié par le parlement, accordé à Maurice par un fonctionnaire français.

Le Vanuatu revendique Matthew et Hunter, deux ilots déserts au sud de la Nouvelle-Calédonie.

Aucun autre pays ne conteste la présence française, sauf sans doute la Chine, comme nous allons le voir.

Une de nos grandes vulnérabilités : les deux referendums à venir en Nouvelle-Calédonie, à deux ans d’intervalle.

Même l’Australie et la Nouvelle-Zélande, il n’y a pas si longtemps nos ennemies du temps de nos essais nucléaires à Mururoa, époque où elles allaient agiter les mouvements indépendantistes canak et polynésiens contre la France, sont maintenant des soutiens de la présence française qu’ elles analysent comme un facteur de stabilité dans la région.

Les USA aussi, souhaitent que la France reste dans la région Pacifique.

Dans les TOM, la souveraineté est partagée entre la métropole et les gouvernements locaux. Ceux-ci ont une liberté de mouvement au plan des relations internationales. Ils traitent directement avec des organisations régionales et la métropole, qui a son mot à dire, leur laisse la bride sur le cou. Y comprend-on d’ ailleurs quelquechose ? Exemple : sans la moindre présence de la France, les TOM ont rejoint en 2016 le Forum des Iles du Pacifique. De même, la Nouvelle-Calédonie est associée à l’UNESCO et au BIT. *

Il y a 500.000 ressortissants français dans ces territoires du Pacifique et de l’ Océan Indien (les « Metros ») Dans tous les DOM-TOM, les relations sont ambigues entre natifs et « métros ».

A noter que la diplomatie américaine, en dehors des îles Aléoutiennes qui sont le territoire américain, Guam, Mariannes du nord, Samoa, Midway, Wake, Hawaî, pour le Pacifique, et une base militaire sur l’atoll de Diego Garcia en Océan Indien, est peu présente dans la zône.

Après le Brexit, la France sera la seule puissance européenne présente dans le Pacifique. *

L’Union Européenne est le premier donateur de la région Pacifique. Cette contribution budgétaire de l’Europe restera-t-elle la même ? *

Au plan général, les mentalités, le droit, évoluent : la mer, traditionnellement « res nullius », devient progressivement le bien commun de l’ humanité, « res communis ». Elle n’ appartenait à personne, elle se   met à appartenir à tout le monde. Montego Bay en fut une étape importante.

On constate une montée de l’influence de l’Inde dans l’Océan Indien. Elle pourra servir dans un premier   temps à contenir la Chine, mais elle nous affectera in fine.

La Chine

L’actualité de la Mer de Chine du sud est un signe avant-coureur, où la Chine crée même des îles artificielles au détriment de l’environnement, pour établir sa souveraineté.

Comme la Russie, la Chine est enclavée et cherche des ouvertures sur l’Océan.

La sécurisation des routes de la soie est un prétexte à la formidable expansion de la puissance navale de la Chine qui, tous les quatre ans, met sur l’eau l’équivalent de la marine française.

La multiplication des partenariats et implantations chinoises en Asie, en Afrique, en Antarctique, conduit à un étranglement de l’U.E. *

La Chine est en train de ressusciter la tradition hégémonique de l’Empire du Milieu. *

La Chine attise les contestations de souveraineté. Elle investit massivement dans les archipels pauvres et surendettés. Son but : la mainmise sur les ZEE. Les Australiens ont même manifesté leur inquiétude devant l’endettement des états océaniens. *

La Chine vise l’installation de points d’appui.

On constate une montée progressive de l’influence de la Chine dans les Antilles.

Elle a pour but de sortir les Français du Pacifique, et attise dans ce but le discours anticolionaliste. Elle vise des droits de pêche autour des archipels.

La Chine a déjà réalisé des infrastructures portuaires à Port-Vila, au Vanuatu, facilement utilisables par les militaires.

Elle multiplie les projets de croisières dans la zône Pacifique.

Elle se met en lice pour la construction de sièges d’organisations internationales dans la zône.

La Chine densifie son réseau diplomatique dans le bassin Pacifique : elle vient par exemple d’ouvrir un consulat général à Papeete. *

La Chine traite par dessus la jambe les contestations de souveraineté territoriale du Vietnam, des Philippines, du Japon, en Mer de Chine. Elle ignore la condamnation par le tribunal arbitral de La Haye du 12.02.16 à propos de l’installation illégale d’une plate-forme semi-sub dans les eaux revendiquées par le Vietnam.

La dépendance des pays océaniens à la Chine va crescendo.

La Micronésie et la Mélanésie ont été les hôtes de la Chine au sommet sur les routes de la soie en mai 2017.*

Huawei a envahi nombre de ces îles de ses logiciels.*

La Polynésie bénéficie chaque année d’une cinquantaine de bourses d’études offertes par les Chinois.*

La Chine utilise la diaspora chinoise, nombreuse dans les territoires de l’Océan Pacifique et de l’Océan Indien (les COM : Chinois d’Outre-Mer).

Les relations entre l’Australie et la Chine se sont récemment dégradées en raison du rôle d’agents d’influence des instituts Confucius. *

La Chine cherche d’ailleurs activement à ouvrir des instituts Confucius dans nos territoires. *

La Chine montre un fort intérêt pour le nickel calédonien, à un moment où des doutes s’installent sur la  perennité de SLN. Sa faillite aurait des conséquences lourdes sur les équilibres actuels.

Elle a maintenant un point d’appui à Djibouti.

Un exemple à ne pas reproduire : celui de Clipperton

Cet ilôt était délaissé par la France. Les Mexicains se sont installés sur ce petit territoire, au début du XXème siècle. Ce n’est qu’en 1931 que nous avons réussi à le récupérer.

Est-ce fichu ? Y a-t-il des remèdes ?

Rappellons-nous Bougainville, qui peupla les iles Malouines d’ Acadiens.

La gravité d’envahir un territoire vide est moindre que celle d’envahir un territoire occupé. Nous devons  trouver des solutions pour occuper nous-mêmes nos propres territoires. C’est le cas de Kerguelen, Crozet, Amsterdam, les Iles Eparses, Tromelin.

(Source : F. Garde , « Marche à Kerguelen »)

La France rêvait, dans les années 50, de faire de Kerguelen une colonie agricole. Elle y introduisit le mouton, le mouflon, et le rêne. Les Anglais y avaient introduit le lapin au XIXème siècle… pour nourrir d’éventuels naufragés !

  1. Garde, administrateur des TAAF, avait il y a une vingtaine d’années, imaginé la vente de Kerguelen en parcelles de terrain, mais on poussa de hauts cris dans les ministères devant pareille incongruité.

Cette volonté politique, affirmée dans les années 50, cristallisait l’espérance de mettre en valeur ces terres vierges, d’y préparer l’implantation d’une population perenne vivant de l’élevage et de la pêche. Alors que le projet colonial agonisait dans le drame algérien, il trouvait ici, à contretemps, de façon absurde et donc admirable, son ultime avatar. Car cette tentative, on le sait, n’a pas abouti. Aucun habitant permanent ne

s’est jamais installé dans la « France Australe », rêvée par Mr de Kerguelen dès 1772, aucun enfant n’y est jamais né.

Une idée pourrait être de positionner des flotilles de pêche permanentes, avec remorquage sur site d’un dock flottant, installation de soutes à carburant, voire de conserveries, avec approvisionnement en fioul, emport des prises de pêche, relèves d’équipages par navettes ?

Des mesures sont en tout cas à prendre :

. S’appuyer sur le CREFOM, sur les associations régionales de l’ UA-IHEDN, sur les trinômes académiques.

. Maintenir un entraînement régulier des forces dans ces territoires

. Augmenter les moyens de la Marine Nationale dans les zônes Océans Indien et Pacifique

. Renforcer la diplomatie de défense (escales, etc….)

. Multiplier les exercices en Océans Indien et Pacifique (concept de « fleet in being »)

. Participer à la conférence annuelle sur la sécurité régionale de la zône, Shangri-La Dialogue *

. L’Australie et la Nouvelle-Zélande sont particulièrement concernées par cet encerclement par la Chine. Nous avons vu qu’elles regardent désormais la France favorablement : il faut s’associer à elles.

. Associer les états riverains du Pacifique d’Amérique du Sud (également pour la lutte contre le narcotrafic)

. Renforcer les accords avec les services de renseignement anglo-saxons, en explorant par exemple les avenues de participation de la France au traité Five Eyes et au réseau Echelon.*

. Obtenir de l’U.E. la mobilisation de ressources pour financer l’acquisition de moyens de surveillance et d’intervention pour endiguer l’expansion de la Chine dans la région.*

. Organiser des visites du Président de la République dans les DOM-TOM.

. Des réunions sont organisées par les ministres de la Défence des Fidji : il faut y participer.*

. Créer ou renforcer les coopérations militaires dans la région.

. La Nouvelle Calédonie et la Polynésie partagent leur souveraineté avec la France. Il faut accompagner leurs représentants, particulièrement dans leurs relations avec les instances étrangères, et ne pas leur laisser la bride sur le cou.

. L’économie de la Nouvelle-Calédonie est trop dépendante des mines, surtout dans le contexte de doute sur le futur de SLN, et la résilience de l’île dépend d’une réorientation vers l’économie maritime.

. Faire affecter un officier de Marine français à l’état-major de PACOM à Hawai.*

. Elargir la dissuasion à la Chine : adresse des têtes mirvées de nos SNLE.

. Faire des îles australes des destinations pour les croisières.

. L’OTAN : bien que le théâtre considéré soit « hors zône » au sens de l’art. 5 du traité de Washington, nous traitons ici d’une agression contre l’un des membres. Organiser des exercices dans les  zônes océans Indien et Pacifique.

. Alliances avec les USA ? (ils sont aussi exposés à la menace chinoise dans le Pacifique). Avec la Grande- Bretagne (ils ont aussi des SNLE) ?

. La drogue est un facteur d’ affaiblissement des populations : renforcer la lutte contre ce fléau.

Mettrions-nous la même détermination que les Britanniques aux Falkland en cas d’invasion de l’un de nos territoires par la Chine ? Il faut dire que l’adversaire n’est pas de la même taille……..

Alors, à terme, est-ce vraiment fichu ? Rappellons-nous Alain Peyrefitte en 1985 :

« La France quittant la Nouvelle-Calédonie, comment empêcherait-elle la contagion de la Polynésie ? Troisième puissance maritime, la France deviendrait la trentième en perdant la Nouvelle-Calédonie,  la soixiantième en perdant la Polynésie ».

 

*: Travaux de l’ Académie de Marine

Francis Baudu, membre de l’ Académie de Marine 18 avril 2019

 

 

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